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Trois femmes puissantes

Publié le mer 26/02/2025 - 10:00
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Béatrice Rana - Photo : Warner classics
Béatrice Rana - Photo : Warner classics
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Avec Martha Argerich, Lilya Zilberstein et Beatrice Rana, trois générations de virtuoses et autant de fortes personnalités, le piano féminin s’impose au plus niveau.

La benjamine de notre trio affiche à 32 ans un parcours impressionnant. On a véritablement découvert Beatrice Rana lors du concours Van Cliburn en 2013, où elle remportait la Médaille d’argent, deux ans après avoir remporté celui de Montréal. En finale, son Gaspard de la Nuit révélait déjà les caractéristiques de son jeu : l’alliage d’une technique d’une maîtrise totale et souvent incandescente, d’un vaste panel de coloris et d’un précieux sens de l’atmosphère. Toutes ces qualités feront merveille plus tard au disque, par exemple dans des Variations Goldberg sensuelles, d’inoubliables Miroirs de Ravel, des Études de Chopin inventives ou encore dans un Concerto n°2 de Prokofiev au lyrisme inattendu. En concert comme au disque, Beatrice Rana s’engage pleinement : « Il s’agit pour moi de retrouver en studio la même intensité que sur scène : enregistrer doit toujours constituer un choc », nous déclarait-elle en 2021.

Née dans une famille de musiciens (son père et sa mère sont pianistes, sa sœur violoncelliste), l’artiste italienne commence ses études musicales à l’âge de quatre ans. À onze, elle participe au Concours San Marino pour les jeunes et est repérée par un professeur réputé qui désire la faire entrer dans une école spéciale pour enfants doués. Ses parents, qui se sont toujours employés à ce qu’elle ait une enfance la plus normale possible, refusent : il n’est pas question de la soumettre à quelque pression que ce soit. Ses deux professeurs, Benedetto Lupo et Arie Vardi, se complètent : le premier lui transmet tout ce qu’il faut savoir pour bien jouer du piano, le second, au-delà de l’instrument, lui apprend à devenir une musicienne complète.

En tant qu’italienne, se sent-elle appartenir à la lignée des Michelangeli et Pollini ? « Je pense qu’il y a toujours un lien. Le passé n’est pas le passé, c’est de l’Histoire. Et l’Histoire exerce toujours une influence. L’école pianistique dont je viens est assez éloignée de celle de ces deux figures. Mais d’une certaine manière, je pense que tout le monde a été influencé par Michelangeli. Il était le contraire de ce que les gens pensent savoir des Italiens, ce cliché de l’italien échappé d’un opéra, pas très précis mais flamboyant. Au piano, Michelangeli était la plus sobre des personnes. Cela a changé le monde musical en Italie. » Un des modèles de Beatrice Rana a pour nom… Martha Argerich. Celle qu’elle qualifie de « miracle » l’impressionne au plus haut point : « je ne l’avais pas rencontrée jusqu’à ce qu’elle dise dans une interview que j’étais une des meilleures jeunes pianistes. Je ne pouvais le croire, car c’est vraiment mon idole. »

Martha Argerich a 50 ans de plus que sa consœur, mais il faut se pincer pour le croire. Avec la pianiste argentine, il semble bien que tous les superlatifs aient depuis longtemps été épuisés. Qui a joué de manière aussi éblouissante, avec ce naturel et cette vitalité, à un âge qu’il faut bien qualifier d’avancé ? Aurait-elle signé quelque pacte avec le diable pour défier avec cette crânerie, presque cette désinvolture, les outrages du temps ? Si elle a bien conservé cette « patte », ce sens du rebond, ce « swing » et cette électricité qui n’appartiennent qu’à elle, avec les ans la sonorité s’est encore élargie et diversifiée, le toucher s’est métamorphosé en myriades d’ « attaques » plus subtiles les unes que les autres.

Martha Argerich possède la capacité de dévoiler un pan insoupçonné des œuvres, mais sans le moindre maniérisme. « Quand on libère certaines choses que l’on ne soupçonnait pas - les choses inattendues et les surprises d’une exécution –, voilà ce qui fait sa valeur. C’est aussi ce que j’apprécie chez d’autres interprètes. Quand ils sont maîtres de leurs moyens d’expression, cela ne m’intéresse pas vraiment » (Clavier magazine, 1979). Dès lors, on ne s’étonne pas que Vladimir Horowitz figure parmi ses artistes favoris. Mais d’autres pianistes, très différents, l’intéressent : « J’aime Gieseking, Schnabel, Glenn Gould (…) Cortot est très important pour moi. L’enregistrement de Backhaus du Troisième Concerto de Beethoven avec Böhm est fantastique ... » précisait-elle au même magazine.

Bien sûr on peut se lamenter qu’elle ne se produise plus en solo depuis quarante ans, si ce n’est à l’occasion d’un bis au débotté mais quelle pianiste de son niveau a emmagasiné un répertoire aussi large et divers de musique de chambre ? La solitude du pianiste de fond, elle ne la supporte plus. La musique, pour Martha Argerich, reste une activité éminemment sociale. Elle passe essentiellement par les autres, ses partenaires, avec lesquels elle a noué une complicité doublée d’une fidélité à toute épreuve : ils ont pour nom Gidon Kremer, Nelson Goerner, Mischa Maisky, ou le regretté Nelson Freire. Sans oublier Lilya Zilberstein, sans doute de toutes ses partenaires féminines, la pianiste avec laquelle elle a le plus joué. Que ce soit en concert ou au disque, leur duo explosif fonctionne à merveille, particulièrement dans la musique russe – Rachmanino, Chostakovitch… Avec sa technique d’acier et sa puissance de feu, la native de Moscou n’a aucun mal à lui offrir la réplique adéquate. Tout semble facile avec elle. « Je n’ai jamais aimé la virtuosité pour elle-même, mais c’est vrai que les difficultés techniques ne m’ont jamais paru insurmontables », avouait-elle lors d’un entretien pour Le Monde en 1988.

Née en 1965, Lilya Zilberstein débute l’étude du piano à l’âge de cinq ans. Deux ans plus tard, elle est admise à l’École spéciale de musique Gnessine. Elle y étudie avec Ada Traub, avant de terminer ses études avec Alexander Satz, une chance selon elle : « il s’intéresse à la pensée profonde des compositeurs et parle fort peu de technique pianistique. Quand j’ai travaillé avec lui les Scènes d’enfants (…), il m’a apporté des textes de Schumann, il m’a lu des poèmes. J’espère que tous les professeurs sont comme lui. »

Après plusieurs prix en Russie, la musicienne s’est fait un nom au niveau international lors de sa victoire en 1987 au Concours Busoni de Bolzano. Les observateurs ne tarissent alors pas d’éloges, évoquant une « maîtrise, un brio, une agilité, une intégrité sonore qui rappellent les jeunes Richter et Gilels » (Süddeutschezeitung). En 1991, elle fait ses débuts avec l’Orchestre philharmonique de Berlin dans le Concerto n°2 de Rachmaninov en compagnie de Claudio Abbado - qui deviendra un de ses partenaires privilégiés. Rapidement, elle enregistre de nombreux albums pour Deutsche Grammophon dans des répertoires variés, où les noms de Schubert, Brahms et Liszt croisent ceux de Prokofiev, Rachmaninov, Debussy et Ravel. D’un point de vue artistique, ses gênes se sont heureusement transmis à ses deux fils, Anton et Daniel Gerzenberg. Le premier a remporté le Concours Géza Anda en 2021 et les deux rejetons jouent régulièrement à Hambourg, dans le festival de Martha Argerich où celle-ci a décidé de poser ses valises après des années de folles fêtes musicales à Lugano.

Avec Beatrice Rana, Martha Argerich et Lilya Zilberstein, le piano a trouvé trois artistes inspirées, trois interprètes qui jamais ne laissent l’auditeur indifférent.

Bertrand Boissard

Lilya Zilberstein - Photo : Andrej Grilc
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Lilya Zilberstein
Béatrice Rana - Photo : Warner classics
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Beatrice Rana
Martha Argerich Photo : Adriano Heitman
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Martha Argerich