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Retrouver les promesses célestes

Publié le mer 26/02/2025 - 12:15
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Zad Moultaka - Photo : Klara Beck
Zad Moultaka - Photo : Klara Beck
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Compositeur et plasticien, Zad Moultaka est né au Liban. Les mythes et l’interrogation sur le sacré prennent une place centrale dans sa musique, qui s’inscrit à la croisée de ses racines méditerranéennes et occidentales. La Maîtrise de Radio France crée ce printemps sa Passion selon les enfants. 

Vous avez déjà composé plusieurs Passions, que vous concevez comme autant de parties d’un cycle. Après la Passion selon Adonis, figure de passeur entre les vivants et les morts, puis une Passion selon Marie qui abordait la souffrance d’une mère devant la perte de son enfant, pour quoi une Passion selon les enfants ? 

Ce qui m’intéresse dans le genre de la Passion, c’est le désastre humain qui se joue au nom de forces divines. Que reste-t-il des promesses célestes face à la souffrance et à la douleur ? Cette question est très actuelle et elle le restera tout au long de l’aventure humaine, tant que les hommes croiront à des missions « angéliques » de toutes sortes et enverront leurs enfants mourir en martyrs ! Il existe de nombreuses Passions composées au fil du temps, mais singulièrement, aucune ne prend en compte le point de vue des enfants. J’ai imaginé les gamins qui, jouant dans la rue, à Jérusalem, ont vu le Christ passer et assister à toute l’histoire. Quel regard ont-ils porté sur la passion de Jésus, sur le reniement de Pierre par exemple : « Pierre est son copain, pourquoi ment-il sur Jésus » ? Ou encore : « Il a l’air sympa, Jésus, pourquoi lui fait-on du mal ? ».  

J’avais ce projet en tête lorsque Sofi Jeannin m’a proposé de composer une nouvelle œuvre pour la maîtrise. Elle m’avait commandé dans le passé la courte pièce Then Thelo et j’avais également réalisé, il y a deux ans, une transcription de trois comptines. Lorsque nous nous sommes revus, mon idée de Passion selon les enfants l’a conquise et j’ai demandé à Bruno Messina d’écrire le livret. Nous avions collaboré pour un opéra sur la figure d’Hercules créé au Festival Berlioz en 2023. 

Le titre renvoie de votre Passion selon les enfants fait référence à Jean-Sébastien Bach ?  

Bach est partout, plus précisément sa Passion selon saint Matthieu qui irrigue mon œuvre, mais d’une façon totalement libre et spontanée, sans volonté d’emprunt ou d’intellectualisation de la démarche compositionnelle Parfois des arias me sont apparues. Parfois des bribes de récitatif lancées par le clavecin, ou des chœurs. J’étais à Beyrouth pendant l’écriture de l’œuvre, c’était un moment particulier puisque j’ai perdu mes parents l’un après l’autre. La Saint Matthieu m’a donné de la force, c’est une œuvre absolue car elle est reliée à quelque chose qui transcende notre condition humaine. 

Votre Passion selon Marie se déroulait dans un étirement temporel. Quel est ici le rapport au temps ?  

La musique suit le déroulement proposé par Bruno Messina. On peut parler d’un temps fragmenté, car il n’y a pas de récit. Bruno donne la parole aux enfants. Ici, ils disent des choses, là ils sont ailleurs. Ils passent rapidement de la tristesse à la joie comme seuls les enfants sont capables de faire. Le livret intègre des comptines arabes, italiennes, des Lullabies. C’est le temps de l’enfance. L’exercice était très difficile et à mon sens il a réussi à faire un chef-d’œuvre.  

Concevez-vous votre Passion selon les enfants comme une œuvre de musique sacrée ? 

Comment définir le sacré ? Cette passion est selon les enfants, tout passe par leur prisme, même si c’est un adulte qui leur donne la parole, mais cette parole est peut-être celle de l’enfant qui réside en nous jusqu’à la fin de notre traversée avec tout ce qu’elle comporte comme questionnements et comme mystère, en cela on pourrait peut-être la qualifier d’œuvre sacrée. 

Comment unissez-vous l’Orient et l’Occident dans cette partition ? 

Le lien Orient Occident n’est pas toujours visible dans ma musique, il est spontané, il nait de mes doubles racines. Mais là, j’ai vraiment voulu partir de l’univers de la comptine arabe pour aller à la rencontre de tout ce que je suis, de toutes ces cultures. Les comptines arabes de mon enfance sont là avec leurs rythmes spécifiques et par la couleur très particulière des percussions que j’ai choisies : une darbouka et un davul, instruments arabes, trouvent place à côté de la grosse caisse symphonique occidentale. Si j’ai tenu à partir de la comptine, il n’était pas question pour autant, bien sûr, d’y enfermer les enfants. La Passion suit le chemin qui part du petit pour se diriger vers l’adolescent, au seuil de l’âge adulte. Sofi Jeannin m’a fait une proposition que j’ai beaucoup aimée : intégrer des enfants très jeunes. L’ouvrage est ainsi pour 80 à 90 choristes, dont un tiers de petits de 6 à 8 ans. Ils ont des parties spécifiques, le reste est chanté par les adolescents eux-mêmes divisés en deux chœurs. Il y a également 4 solistes enfants dans le livret, prénommés Noé, Noam, Noah et Nahama. 

Quel est votre lien au texte lorsque vous composez ?  

De manière générale, je compose dans une grande liberté : je peux couper des mots, en utiliser comme une matière abstraite, ou encore, en mettre un en lumière un parce qu’il crée une émotion. Mais dans La Passion selon les enfants, le rapport à la comptine est fondamental. J’ai beaucoup travaillé la rythmique de la langue française pour la rapprocher des comptines orientales, j’ai essayé de la tordre pour la faire entrer dans cette rythmique et dynamique spécifique. Il y a des moments ou la langue résiste ! C’est très intéressant. Quand je ne peux pas la conduire où je voudrais, je vais vers elle. 

Vous êtes franco-libanais, votre œuvre est-elle habitée par de ce qui se passe dans le monde actuellement ? 

Bien sûr, voir dans quelle dérive se trouvent le Moyen Orient et le monde entier est terrible. L’essentiel est d’être pour la vie, pour la paix, sans prendre parti. C’est vraiment capital. 

Cette Passion selon les enfants est aussi chargée. Et puis, il y a cette grande question : Bach écrivait pour des hommes et des femmes tendus comme lui vers la transcendance et reliés entre eux par une croyance chrétienne. Sur quoi nous accrocher aujourd’hui, pour nous élever ? La Passion selon saint Matthieu est aussi puissante parce qu’elle s’enracine dans une relation à la transcendance, ce qui devient impossible quand la foi n’est plus. Aujourd’hui, nous n’y sommes plus reliés. 

La Passion selon les enfants est grave, mais dans une dynamique cependant enlevée. 

Oui, la scansion est très dansée, la partition ponctuée de moments légers. Le début par exemple, avec la darbouka, est très joyeux ; il y a aussi des épisodes sombres : à la manière des enfants qui rient et, deux minutes plus tard, s’attristent. J’ai essayé d’être dans cette humeur enfantine.  

Propos recueillis par Laetitia Le Guay 

Sofi Jeannin - Photo : Christophe Abramowitz

Titre
Zad Moultaka - La Passion selon les enfants

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