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Le sursaut d’un intouchable

Publié le mer 26/02/2025 - 10:30
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Chœur de Radio France - Photo : Christophe Abramowitz
Chœur de Radio France - Photo : Christophe Abramowitz
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Plus qu’aucune de ses œuvres, les Vêpres de la Vierge de Monteverdi révèlent la trajectoire complexe d’un homme sans cesse préoccupé par ses conditions financières, mais élancé dans une quête perpétuelle d’innovations. Voici leur histoire, tour de force d’un homme qui n’eut que sa plume pour se défendre. 

« Oracle de la musique », « lumière et fierté de notre siècle »... les termes élogieux fusent pour louer l’écriture novatrice de Claudio Monteverdi (1567-1643), dès son vivant. Du portrait peint par Bernardo Strozzi en 1640, on retient l’image d’un homme confiant, voire déstabilisant. Monteverdi, un intouchable ? 

C’est pourtant un Monteverdi à bout de souffle qui signe cette œuvre en 1610 - sorte de « carte de visite » qu’il dédie au pape Paul V, espérant sans doute obtenir un poste à Rome. Il officie alors comme maître de chapelle à la cour de Mantoue, auprès du duc Vincent de Gonzague. Épuisé par un rythme infernal de travail et par le faible salaire en récompense, le Crémonais multiplie dès 1608 les lettres de doléances pour obtenir un congé. Ainsi écrit-il à un conseiller de la cour : « si c’est pour me fatiguer à nouveau et de plus belle qu’on m’ordonne de revenir, je prétends que ma vie sera courte faute de repos ». Seules ses menaces de quitter la cour lui permettent d’obtenir meilleur salaire.  

De retour à Mantoue au printemps 1609, son inquiétude ne s’évanouit pas face à la santé en déclin du duc. Sera-t-il licencié par l’héritier du trône ? Anxieux devant cet horizon incertain et sans perspective, il s’impose un nouveau défi, et s’attèle à l’écriture d’un ouvrage de musique sacrée de grande ampleur : un recueil composé d’une Messe à six voix a cappella, et les Vêpres de la Vierge. Il en confie la publication en l’été 1610, à son fidèle éditeur vénitien Ricciardo Amadino, et porte lui-même l’ouvrage au pape, dès septembre.  

Ce recueil publié en un temps record, est-il un moyen de renouveler son jeu de cartes ? Si la création des Vêpres se tient sans doute en la basilique mantouane de Santa Barbara, la dédicace papale fut indéniablement un choix stratégique pour pénétrer la société pontificale. Mais, dans ce milieu peu enclin à soutenir l’avant-garde, salue-t-on la rigueur stylistique de la Messe, ou la liberté créatrice des Vêpres ? 

Les quatorze pièces composant les Vêpres proposent une diversité d’effectifs vocaux et instrumentaux, et un parcours déroutant. Des éléments caractéristiques du strict canevas de l’office vespéral sont présents : les cinq psaumes, le Magnificat, ou encore l’hymne. Les concerti sacri et la Sonata qui ponctuent l’ouvrage sont toutefois construits à partir de textes non réservés à une fête mariale. Mais si nous les considérons comme les antiennes qui rythment habituellement l’office vespéral, alors Monteverdi ne respecte-t-il pas le schéma traditionnel ? Par ces jeux constants entre fond et forme, il parvient à bâtir un joyau de musique sacrée à la fois avant-gardiste et ancré dans un héritage musical. 

« Le compositeur moderne bâtit ses œuvres en les fondant sur la vérité », affirmait Monteverdi. Attaché à accompagner musicalement une communion festive louant Marie, davantage qu’à respecter un schéma liturgique, il semble par-dessus tout en quête d’une vérité de l’expérience individuelle et collective du spirituel. Marie - à qui chaque prêcheur s’adresse avec une proximité quasi-familière - est l’incarnation par excellence de cette porosité entre profane et sacré. Semblable à une toile de Caravage, les Vêpres sont le reflet d’une société où chacun se tourne vers le spirituel, avec ses propres questionnements. Synthèse vertigineuse des opposés, cette œuvre est un éloge de la continuité - des âges musicaux, des échelles sociales et de nos façons d’être au monde. Ce bijou fut le sursaut d’un homme qui, face aux échecs, sut élever un horizon politique, en musique - seul monde où il demeurait intouchable. 

Aline Bieth 

 

Lionel Sow - photo : Christophe Abramowitz

Titre
Monteverdi, Vêpres de la Vierge / Lionel Sow

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